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Hallucinations à la frontière

icone auteur icone calendrier 8 octobre 2004 icone PDF DP 

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Brigue, la nonchalance du bout du monde, avec ce
sentiment d’impasse. Le train s’enfonce dans le Simplon. Les néons
titubent à la vitesse du son. Trois douaniers suisses en cavale
ferraillent le long du couloir. Le regard sévère, fermé. On devine la
frontière. Ils avancent, d’un sursaut à l’autre. Ils guettent la
contrebande, l’entrée clandestine, les courses du dimanche. Trois
gardes italiens les suivent à la trace. Sélectifs et aléatoires. Ils
réclament les papiers un peu par-ci, un peu par-là. Des papiers
ultramodernes, des cartes à puces, informatisées, satellitaires. Toutes
les polices du monde communiquent en temps réel, de New-York à Gondo,
terminus sud des Alpes valaisannes. Après, l’Italie et le val Divedro
dictent leur loi. La montagne accroche les deux pays, comme une agrafe
qui froisse la roche.
Se rappeler du vol de Geo Chavez. Le 23
septembre 1910, le pilote péruvien franchit pour la première fois le
Simplon en avion. Il gagne le pari, il perd la vie. Un monument se
souvient de l’exploit. John Berger raconte l’aventure dans G., roman de
cape et de sexe publié en 1972. La foule attend à Domodossola, et c’est
un cadavre qui atterrit. Le destin fait une bouchée des bornes humaines.
La
frontière ne dure pas. Elle surgit le temps d’un soupir, d’un battement
de cils. Et puis on ne la voit pas. Elle rôde au milieu du boyau noir
que le train salit à grande vitesse. La foulée du vent chaud défonce
les fenêtres qui bavent. On change d’air.
A la sortie, de l’autre
côté, les carabinieri braquent le convoi. Beaux et arrogants. Les
lunettes de soleil épuisent les visages sur des gants noirs, pur cuir.
L’odeur bestiale serre les gorges quand ils feuillettent les pages
gercées des passeports. Ils contrôlent sans méthode. Au hasard. Une
fois la fouille achevée, ils fument sur le quai et rient à haute voix.
Ils se déplacent toujours en groupe. L’instinct de la troupe ou du
troupeau fait office d’ordre de marche. Ils mesurent chaque pas. Le
territoire se compte précisément d’un côté et de l’autre d’une ligne
imaginaire, pareille à une promesse intenable. La promesse de la
ségrégation. On va rester entre nous. La civilisation contre les
barbares. Nous et les autres. Ceux qui ont un nom et les anonymes.
La
frontière déborde la géométrie. C’est bien davantage qu’un trait
magique qui invente des espaces. Voilà pourquoi les douaniers
terrorisent les passagers. Une frontière, c’est sérieux. Au point de
bouger au fil du temps, des guerres, des intérêts, des régimes, des
alliances ou de la dérive des continents. Une fois de l’autre côté, on
n’en croit pas ses yeux.

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