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Les lacustres : De l’eau du mythe à la science des origines

icone auteur icone calendrier 2 avril 2004 icone PDF DP 

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Le folklore de la civilisation littorale, transformé en attraction touristique comme à Glettrens dans le canton de Fribourg via un programme d’occupation, apostrophe celui des montagnards accrochés au réduit alpin. Marc-Antonie Kaeser, archéologue au Musée national suisse de Zurich, raconte le mythe archéologique sorti des eaux à la naissance de la Suisse moderne après 1848. Les lacustres, publié dans la collection Le savoir suisse, retrace la destinée fabuleuse du peuple des lacs au service de la patrie.

La «fièvre lacustre»
Tout commence en janvier 1854. Un hiver exceptionnellement sec frappe la Suisse. Le niveau des lacs baisse. Profitant de l’aubaine, la commune d’Obermeilen érige une digue au large du lac de Zurich. Pendant les travaux, les ouvriers tombent sur les vestiges d’un village noyé dans la vase. Ferdinand Keller, président de la Société des antiquaires du canton, s’enthousiasme pour ce gisement vieux de six mille ans. Galvanisé par la découverte d’autres habitats semblables, l’archéologue imagine des cités dressées sur des plates-formes en bois, au-dessus des eaux. Sans être le seul à les observer, il est le premier à formuler une interprétation englobant l’ensemble des sites.
La préhistoire gagne l’opinion publique de l’époque. La scène lacustre investit le théâtre et la littérature. Peintres et graveurs la transforment en figure de style. Les antiquaires, de leur côté, multiplient les fouilles. Partout on part à la chasse des restes engloutis. La «fièvre lacustre» se répand à toute allure. Les vestiges se vendent à bon prix et les collectionneurs se les arrachent. A leur tour, les connaissances circulent généreusement. Face au quotidien un rien insipide de l’archéologie du xixe siècle, «cantonné au monde des morts, les découvertes lacustres s’ouvrent enfin sur le monde des vivants». Ce sont des êtres humains en chair et en os, certes disparus, mais porteurs d’une civilisation rassurante et consensuelle.
La civilisation palafittique enchante l’homme du commun. Littéralement ressuscitée, avec les preuves matérielles de son existence passée, elle emporte les esprits. L’illusion fait merveille et la nostalgie d’un monde écologique et durable, harmonieux et paisible achève toute résistance critique. Les Helvètes des lacs rentrent au Panthéon des héros nationaux, à côté des leurs voisins alpins : Guillaume Tell, les Trois Suisses, Winkelried et tant d’autres.

L’âge d’or du progrès
Marc-Antoin Kaeser se souvient de Rousseau. Son âge d’or va si bien aux lacustres. Surgis de l’eau, ils s’épanouissent sur les îles, entre état social et état de nature. Les peuples doués de parole, opposés à la sauvagerie anonyme et muette des hommes des cavernes, colonisent les rives des lacs. La Suisse devient le berceau de l’humanité. Une plate-forme suspendue au milieu d’un monde hostile : un «Sonderfall préhistorique», tourné cependant vers l’avenir.
Contre les valeurs rétrogrades des forces sécessionnistes du Sonderbund nichées au fonds des vallées primitives, les lacustres figurent «les habitants du Plateau, où se concentrait au xixe siècle la majorité industrieuse, protestante et radicale.» La foi dans le progrès trouve sa justification dans la succession naturelle des époques inscrites dans les couches géologiques. De la Pierre jusqu’au Fer en passant par le Bronze. La Suisse de 1848 descend de la civilisation sur pilotis.

La science s’écarte du mythe
Le mythe lacustre vit de la contradiction entre la mélancolie du passé et le bonheur du progrès. Marc-Antoine Kaeser insiste sur la réconciliation des contraires à l’œuvre dans tous les récits mythiques. «La leçon œcuménique du passé lacustre ( ?) validait la loi du progrès. ( ?) Mais l’harmonie du village devait également servir d’exemple.» Cet «accommodement» s’appuie sur le travail. L’industrie nourrit l’imaginaire palafittique. Les lacustres étaient laborieux, voilà le prix à payer pour s’affranchir de la nature.
Avec le temps, le mythe s’adapte aux nécessités fantasmatiques des périodes historiques. Le pacifisme d’origine prend les armes dans une Europe en guerre où l’on écrase dans le sang la Commune de Paris. L’universalisme optimiste se nationalise. Les lacustres se découvrent Helvètes, alors que le pays opte pour la neutralité et le protectionnisme économique au tournant du siècle. L’archéologie devient un patrimoine. «Ce qui constituait auparavant un objet de science va être perçu comme une propriété sacrée de la nation.» Le rachat de la collection lacustre du Dr Victor Gross, de la Neuveville, entraîne la fondation du Musée national suisse.
Après la Deuxième Guerre mondiale, le mythe s’effondre. La science et les techniques de datation confondent la fantaisie éclairée de Ferdinand Keller. Les «cités lacustres» n’ont jamais existé. L’archéologie contemporaine se dégage du modèle unique et globalisé rêvé par les antiquaires d’un autre temps. Elle se nourrit de complexité et de nuances. «Mais 150 ans plus tard, l’archéologue ne saurait s’attaquer au mythe comme à un savoir fautif» conclut Marc-Antoine Kaeser. La recherche scientifique ne peut «réformer l’imaginaire collectif». L’une et l’autre alimentent l’expérience humaine. C’est pourquoi la vérité s’enracine toujours dans la fiction et réciproquement.

Marc-Antoine Kaeser, Les lacustres.
Archéologie et mythe national. Presses
polytechniques et universitaires romandes,
Le savoir suisse, Lausanne, 2004.

Les lacustres, Musée nationale suisse, Zürich, jusqu’au 13 juin 2004.

Toutes les manifestations pour le 150e anniversaire de la découverte du premier site lacustre sur www.diepfahlbauer.ch

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