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Architecture: Lucius Burckhardt (1925 – 2003) : La ville qui n’existe pas

Marco Danesi
12 septembre 2003
DP 
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L’utopie dévorait Lucius Burckhardt. Il avait voulu bâtir une ville pour l’exposition nationale de 1964. Le goût du pavillon et le syndrome Ballenberg Ð la conservation coûte que coûte – avaient emporté le projet.
Lucius Burckardt a traversé le siècle et les disciplines : économie politique, philosophie, Beaux-arts, design. En compagnie de Markus Kutter, philosophe et publicitaire, il sillonne l’Allemagne après la guerre, qui balbutie sa reconstruction. En Suisse, il interroge le sort des immigrés italiens qui bâtissent la Suisse de demain, confinés dans des blockhaus ternes et cadavériques. Critique, jusqu’au bout de ses forces, il préfère l’invisible à la routine décevante des architectes en mal de commandes. Il ne construira pas beaucoup. En revanche, il voudra secouer le pays, laminer son assurance. La Suisse mérite quelque chose de mémorable, de bouleversant. Il faut dresser une ville nouvelle sur les vertes prairies qui ont abrité les pactes d’antan. Guillaume Tell nourrit l’imaginaire folklorique, mais la Confédération s’urbanise. Les Suisses se découvrent citadins. Les paysans renâclent déjà, bientôt ils seront une espèce en voie de disparition. C’est l’heure de Achtung : die Schweiz, édité en 1955. Pamphlet, programme, manifeste, rédigé par Max Frisch, à la gloire de la ville. Celle-ci doit être organique. Un dessein l’habite. Loin de l’assemblage désordonné de morceaux étrangers qui produit banlieues amères et agglomérations bouchonnées. Elle épouse le métabolisme d’un être vivant où chaque membre a sa place. La réciprocité est de mise. La solidarité tient lieu de mot d’ordre. Les liens définissent les usages, les fonctions, le destin de chaque cellule. On grandit et on meurt, certes, mais en bonne société. Brasilia sort de terre en 1960. La Cité radieuse de Le Corbusier a été inaugurée à Marseille en 1952. On reconnaît l’air du temps.
La ville ne verra jamais le jour. Ni à Lausanne – Georges-André Chevallaz, alors syndic, ne voudra pas en entendre parler – ni entre Morat et Bienne dans le Pays des Trois-Lacs. L’exposition nationale de 1964 épouse la mode des comptoirs et des foires nationales.
Lucius Burckardt se tourne alors vers l’insignifiant, l’imperceptible. Il invente la «promenadologie» : l’art de poursuivre le détail, la petitesse merveilleuse du réel au milieu du vacarme urbain. Il flâne et observe la ville, à l’écart des forfaits touristiques. Adorno accusait déjà la totalité de tous les maux. Il le prend à la lettre. Avant de disparaître.

Villi Wittreng, «Brasilia am Bielersee», NZZ am Sonntag, 7 septembre 2003.

www.promenadologie.de

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