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Fondation: Le prix du savoir

Avenir Suisse a les moyens de ses ambitions: agiter des idées, penser hors cadre, dessiner des perspectives nouvelles de développement pour un pays plus compétitif et libéral.

Financée par quatorze multinationales – transnationales selon la terminologie à la mode (dont UBS, Crédit Suisse, Novartis, Sulzer, Nestlé, ABB, Kuoni, et d’autres encore) – Avenir Suisse est une fondation dont l’objectif est de produire idées et débats concernant le pays et son avenir. Son orientation libérale relègue l’Etat à l’arrière plan. C’est la société, son «intelligence collective», stimulée par le marché et la concurrence, qui entraîne son développement, voire sa prospérité. L’un et l’autre dépendant de la maîtrise du savoir, enjeu primordial d’une nouvelle ère désormais quaternaire (cf. édito, DP 1525). Voilà pourquoi sa devise annonce «ein Think Tank für die Schweiz». Il s’agit d’une usine à penser les grands thèmes d’actualité en empruntant des approches inédites, créatrices et provocantes.

Centre de savoir

La fondation a lancé ainsi, depuis 1999, des projets tous azimuts profitant d’une indépendance totale de la valeur de soixante cinq millions de francs (cf. l’interview de Xavier Comtesse directeur de l’antenne romande d’Avenir Suisse, Construire, 20 août 2002). Des consultants entourent, épaulent les chercheurs de la fondation et garantissent la qualité de leurs travaux dont la communication est sans faille, matière à la une des médias et des discussions entre décideurs. Formation, apprentissage, prévoyance professionnelle, ont été jusqu’à maintenant les sujets privilégiés de son action menée tambour battant. Sans oublier l’organisation de séminaires, colloques et rencontres en tout genre (de la globalisation au fédéralisme). Bref, c’est un véritable laboratoire, une officine où forger l’excellence de demain. Le premier pas vers une Suisse transformée en «centre du savoir».

Liberté dorée

Cependant, son autonomie, revendiquée haut et fort, est problématique. Car elle repose sur une vision du monde commune qui associe bailleurs de fonds et chercheurs. Elle s’enracine dans la primauté de l’individu et de sa seule responsabilité, dans la compétition – le libre jeu des antagonismes et des rivalités – et dans la réussite jaillissant d’une culture de la performance et de la productivité. La souveraineté d’Avenir Suisse s’exerce à l’intérieur de ce cadre. Il prévient de cette façon toute indiscipline, écart ou position conflictuelle. Ses propositions, naturellement à contre-courant – l’école obligatoire à partir de trois ans ou le travail à temps partiel pour les retraités, ainsi que le libre choix des caisses de pension -, comblent toujours les exigences de la doctrine libérale et s’attaquent volontiers aux progrès sociaux d’un siècle juste révolu (solidarité, assurances et droits collectifs). La légitimité scientifique des méthodes utilisées, les expertises externes, les comparaisons internationales ne suscitent jamais une évaluation critique. Elles sont l’alibi de recherches à la gloire de résultats acquis d’avance.

Liaisons dangereuses

Avenir Suisse brigue «la revitalisation» de la société helvétique entravée par les excès administratifs et bureaucratiques: le trop d’Etat. Forcément en crise, en mal d’enthousiasme et d’ambition. Le reste du monde avance à grandes enjambées et la Suisse prend du retard alors que les solutions existent. La fondation se charge de leur élaboration et de leur diffusion. Alimentant une drôle de connivence entre milieux économiques, producteurs de savoirs et pouvoir politique. L’étude «Ecole primaire en devenir. Plaidoyer pour une école partenaire» en est un bon exemple. A la suite de quelques ateliers réunissant experts et praticiens, elle esquisse une réforme nécessaire du niveau primaire s’opposant au laxisme pédagogique hérité de mai 1968. Une Conseillère d’Etat genevoise, championne d’une école enfantine obligatoire, apparaît parmi les auteurs. C’est le serpent qui se mord la queue. Etude et magistrat se légitimant réciproquement. La première grâce à l’autorité du second qui jouit de la scientificité de la première. Au frais de grandes entreprises friandes des dividendes déjà comptabilisés.
Si l’intelligence est la seule richesse de la Suisse, on comprend les spéculations dont elle est l’objet et la victime. A l’image du prince, mécène pour les artistes et les écrivains, les conglomérats industriels et financiers façonnent une cour d’esprits brillants bâtissant un univers de certitudes et de vérités à leur ressemblance. L’intelligence est un investissement: mais elle a aussi un prix, quand elle devient l’otage d’une domination bientôt sans partage faute de ressources comparables pour un savoir alternatif. On est loin d’Expo.02. Le message est fort et clair. Indiscutable. md

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