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«Les Chats persans»: désespoir et énergie de la jeunesse iranienne

Le film de Bahman Ghobadi, kurde iranien, est à l’affiche en Suisse romande depuis mercredi. A voir absolument

Bahman Ghobadi est un cinéaste kurde iranien, qui s’est fait connaître en Europe par son premier long métrage, Un Temps pour l’ivresse des chevaux, Caméra d’or à Cannes en 2000, une œuvre un peu dans la veine des films d’Abbas Kiarostami, dont il a été l’assistant. Les Chats persans est son cinquième long métrage. Présenté à Cannes en 2009, il a obtenu le Prix spécial du Jury dans la section «Un certain regard».
 
Disons-le d’emblée. Ce dernier film n’est pas un chef-d’œuvre, mais c’est un film à voir absolument. De l’avis même de son réalisateur, les préoccupations esthétiques passent ici au second plan, cédant le pas à l’urgence de montrer les conditions étouffantes dans lesquelles survit une jeunesse iranienne qui ne veut pas renoncer à ses aspirations les plus basiques: jouer de la musique, sortir en couple, se rencontrer sans se cacher – comme le révèle le titre original du film: Personne ne sait rien des chats persans.
 
Les Chats persans donne ainsi une réalité tangible, humaine, à ce qu’on peut lire jour après jour dans les quotidiens occidentaux sur la chape de plomb que le gouvernement de la République islamique fait peser sur la vie quotidienne des Iraniens, à commencer par celle des jeunes – qui, rappelons-le, constituent les deux tiers de la population du pays.
 
Le film a été tourné clandestinement, en 17 jours, avec les musiciens et chanteurs qui jouent leur musique et parlent de leur propre réalité, le plus souvent à visage découvert – une bonne partie d’entre eux ont, depuis, quitté l’Iran. Le fil conducteur de l’histoire – on peut à peine parler de scénario – met en scène deux jeunes, une chanteuse et un musicien, invités à un festival londonien, et qui sont à la recherche d’autres musiciens pour constituer un groupe qui pourrait les accompagner en Angleterre. Dès lors, conduits par un ami, pseudo manager, roi de la débrouille et de la tchatche, ils rencontrent bon nombre de musiciens et de groupes – ils sont aussi introduits auprès d’un spécialiste de la fabrication de faux passeports et visas. La caméra les accompagne dans le dédale des passages voûtés entre les maisons de Téhéran, descend avec eux dans les profondeurs des caves, où l’on peut jouer et chanter sans se faire entendre de l’extérieur; et aussi dans des cabanes édifiées sur les toits de hauts immeubles, aux parois insonorisées avec des centaines de boîtes d’œufs.
 
On découvre ainsi, comme en une succession de clips, toutes sortes de musiques: du rock, plus ou moins hard, du blues sur des textes de grands poètes persans (dont Rana Fahran), des chants traditionnels, et du rap hurlé par un chanteur qui apostrophe autant Allah que ses compatriotes de Téhéran. Mais l’essentiel est ailleurs, il est dans la pulsion et le rythme de la caméra, constamment haletants, comme la course de ces jeunes traqués, à l’énergie vitale impressionnante, pleins d’humour mais frôlant journellement le désespoir. La plupart d’entre eux ne se définissent pas comme opposants au régime, mais ils crèvent de ne pas pouvoir jouer la musique qu’ils aiment, vivre leurs amours sans se cacher, voyager. Et l’authenticité de leur exigence de liberté donne au film sa force politique.
 
Certes, la révolte de ces jeunes s’exprime à travers la violence de leurs musiques et de leurs orchestrations, dans leurs moments de désespoir. Mais – et ce n’est pas un des moindres attraits du film – elle éclate aussi en humour, en goût de la (grosse) blague. Le film en donne plusieurs illustrations revigorantes: c’est la désolation de l’ouvrier agricole – dans la ferme où un groupe de rock «heavy metal» s’est réfugié (dans l’écurie) pour pouvoir répéter en paix – qui constate que ses vaches ne mangent plus depuis trois jours; c’est aussi le pouvoir saoûlant de la tchatche du copain manager, qui finit par se faire chasser du commissariat où il a été emmené pour vente de DVD interdits.
 
Ce film aux multiples facettes ne propose aucun message univoque, même s’il est un cri. La réception peut en être fort diverse selon la sensibilité des spectateurs. A rapprocher de la récente interview de Shirin Ebadi, Prix Nobel de la paix dans Le Courrier (15.2.2010), qui dit à la fois craindre le pire: «Le jour viendra où les jeunes Iraniens ne pourront plus supporter cette répression, et alors il y aura un bain de sang», et conclut en affirmant: «Je ne peux pas dire combien de temps cela prendra, mais je peux assurer que le peuple iranien connaîtra la démocratie tôt ou tard».

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