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Avatar: la conscience rongée de l’homme blanc

Avant d’être une prouesse technique, le dernier film de James Cameron est du grand cinéma populaire

James Cameron a réalisé en 1997 un grand film politique sur l’alliance nécessaire avant la première guerre mondiale de la bourgeoisie éclairée qui découvre Picasso et de l’élite ouvrière qui fuit la misère européenne vers l’Amérique. L’histoire d’amour formidablement mise en scène de Titanic, métaphore magnifique du conflit des classes sociales, du rapprochement des individus, du devoir et de la liberté est devenu le plus grand succès de l’histoire du cinéma. Le réalisateur récidive aujourd’hui avec Avatar, fable anti-colonialiste qui exploite le sentiment de culpabilité de l’homme blanc face au tiers-monde.
 
Ce film a  drainé plus de spectateurs en quatre semaines que Titanic dans le même laps de temps. Il dépassera peut-être son illustre aîné au terme de son exploitation. La perfection technique de la réalisation et le raffinement des logiciels de capture et de traitement de l’image ne suffisent pas à expliquer un tel phénomène. Pour obtenir un succès pareil, il faut d’abord une histoire et des personnages qui ont quelque chose à nous apprendre et qui entrent profondément en résonance avec ce que nous sommes aujourd’hui. Tentative de décryptage.
 
L’histoire se déroule en 2154. Le héros, Jake Sully, est un ancien marine paraplégique qui doit remplacer son frère jumeau décédé. Une machine qui ressemble à un banal scanner médical lui permet de transférer son esprit dans le corps d’un extraterrestre, son avatar, un Na’vi. Le film est construit sur le va et vient entre les moments où Jake Sully est lui-même et ceux où il est dans le corps de l’extraterrestre. Petit à petit il va s’identifier de plus en plus au Na’vi et devenir l’un d’entre eux. Les spectateurs voient un homme handicapé, symbole des limites que nous avons tous dans nos vies, qui devient un héros dans son nouveau corps. Cameron matérialise à l’écran la structure de nos rêves, de nos désirs d’évasion où nous voulons être un autre tout en restant nous même.
 
Contrairement aux films de science-fiction traditionnels comme La guerre des étoiles, Cameron n’a pas imaginé des technologies improbables et des vêtements de fantaisie. Le postulat de départ – aller en six ans sur une planète qui tourne autour d’un autre soleil – est rigoureusement impossible selon la science d’aujourd’hui, mais l’épisode est expédié dans les cinq premières minutes du film et on n’en parle plus. Tout ce que nous voyons ensuite à l’écran chez les humains est parfaitement familier. Le transfert des esprits d’un corps à l’autre est présenté comme s’il s’agissait d’une imagerie médicale d’aujourd’hui. Les humains sont habillés comme nous et leurs armes sont celles d’aujourd’hui. Pas de rayons laser, mais des gaz, des mitrailleuses, des bombes incendiaires et des missiles. Le spectateur retrouve les conflits qu’il voit à longueur de journaux télévisés et peut s’identifier sans difficulté.
 
La planète Pandora imaginée par Cameron et son équipe est d’une incroyable splendeur visuelle. On n’a sans doute jamais vu au cinéma la création d’une végétation, d’une faune et de toute une écologie imaginaire aussi cohérente, crédible et d’une telle beauté. Les indigènes, les Na’vis, ces humanoïdes bleus de quatre mètres de haut, sont présentés de manière quasi ethnologique avec  traditions, langage et religion, comme s’ils existaient vraiment  et d’ailleurs en sortant du cinéma, les spectateurs ont vraiment envie qu’ils soient là, qu’ils soient réels, et ça aussi c’est du jamais vu.
 
Si la version humaine du principal rôle masculin est un paraplégique, c’est le personnage féminin, Neytiri, jeune femme Na’vi, qui est le véritable élément moteur du film. Ce basculement est nouveau dans le grand cinéma populaire. La tradition veut que le héros sauve sa bien-aimée de tous les dangers et extermine le méchant à la fin. Ici c’est le contraire: Neytiri sauve la vie de son amoureux d’avatar à plusieurs reprises et il la suit tant bien que mal. Bien sûr il joue son rôle de courageux guerrier mâle dans son corps de Na’vi mais ce sont les femmes qui sont mises en valeur. Chez les humains, l’histoire avance grâce à une biologiste et une pilote d’hélicoptère. Chez les Na’vi, c’est une chamane qui guide la tribu. Les hommes sont tous des êtres faibles et indécis ou alors des coqs de village et des brutes épaisses. Cette tendance était déjà à l’oeuvre dans Titanic. Kate Winslet interprétait un personnage plus fort, plus structuré que celui joué par Leonardo di Caprio.
 
James Cameron connaît ses classiques. Le scénario ne s’écarte guère de celui de nombreux westerns, mais le réalisateur canadien travaille sur des archétypes, des traits universels et non sur la psychologie. La source d’inspiration est plus proche de Shakespeare ou de la mythologie grecque que de la comédie sentimentale. L’histoire du cinéma est revisitée. Le personnage protecteur et maternel de la biologiste incarnée par Sigourney Weaver est un prolongement du rôle de Dian Fossey qu’elle interprétait en 1989 dans le magnifique Gorilles dans la brume. Mais Apocalypse Now reste la référence majeure. Les assauts d’hélicoptères et le personnage du colonel va-t-en-guerre sont clairement une référence au chef-d’oeuvre de Francis Ford Coppola. Dans Apocalypse Now, les Américains attaquent au son de la Walkyrie de Wagner et dans Avatar, l’opération censée éradiquer les indigènes s’appelle Walkyrie…
 
Le propos du film peut sembler lénifiant, voire un peu naïf: pour s’emparer d’un minerai rare, les Terriens veulent détruire l’habitat et surtout le sanctuaire des Na’vi qui vivent en harmonie avec leur environnement. Bien sûr ils n’y arriveront pas et la nature se vengera. Le film est dans la grande tradition critique de Hollywood, celle que le parti républicain déteste particulièrement. Mais cette trame bien dans l’air du temps écologique ne rend pas compte de la complexité et de la richesse formelle d’une oeuvre proprement inouïe qui renouvelle entièrement les canons du grand cinéma d’aventure populaire. James Cameron a réussi à prendre au mot Shakespeare, le visionnaire de La tempête. «Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil.»

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