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On ne peut pas courir toutes les luttes à la fois

Les instruments de la démocratie directe séduisent la gauche, mais impliquent un lourd engagement et ne déploient un effet qu’à long terme

2010 sera une année cruciale pour le parti socialiste et les syndicats. La gauche devra en effet mener de nombreuses campagnes référendaires contre une droite attaquant tous azimuts: la campagne référendaire sur le deuxième pilier devra probablement être menée en parallèle avec les récoltes de signatures contre la nouvelle mouture de la 11e révision de l’AVS et de la 4e révision de la loi sur l’assurance-chômage (LACI). En effet, les partis bourgeois, bien décidés à profiter de l’aubaine que représente le passage simultané aux Chambres de deux révisions majeures des assurances sociales, s’activent pour que tout soit sous toit pour la fin de la session d’hiver 2009.

Peu de temps après pourrait très probablement suivre un référendum contre la révision de la loi sur l’assurance-accidents (LAA), du moins si la droite maintient sa volonté de livrer aux assureurs privés – tout puissants dans les rangs parlementaires bourgeois – une assurance sociale fonctionnant pourtant à satisfaction.

Et, pour chacun de ces objets, après la récolte viendra la campagne, d’autant plus exigeante en ressources financières et militantes que partis bourgeois et milieux économiques ne manqueront pas de saisir cette opportunité de mettre la gauche à genoux sur ses thèmes de prédilection. Pour cela, economiesuisse et consorts s’apprêtent à aligner les millions: une somme à huit chiffres pour chaque objet, en témoigne la campagne en faveur de la baisse des rentes du deuxième pilier, dont les affiches inondent déjà les villes 6 mois avant la date de votation!

Comme si cela ne suffisait pas, la gauche souhaite charger le bateau, en prévoyant de lancer de nombreuses initiatives populaires. Le PSS, dont les jeunes récoltent déjà des signatures pour limiter les écarts salariaux, a déjà annoncé une initiative en faveur des énergies renouvelables et une autre pour un salaire minimum, thème que l’Union syndicale suisse a désormais elle aussi sérieusement empoigné. Une de ses fédérations, le Syndicat de la communication, envisage une initiative sur le service public postal. En outre, nombreux sont les élus et militants de gauche à souhaiter que la caisse maladie unique fasse l’objet d’une nouvelle initiative le plus rapidement possible. Quant à la 6e révision de l’assurance-invalidité, les premiers projets sont déjà susceptibles de faire naître des envies référendaires.

Dans les cantons également, les recours aux droits populaires se multiplient. Ainsi, dans le seul canton de Vaud, les signatures à l’appui d’une initiative en faveur du droit de vote des étrangers au niveau cantonal ne sont pas encore toutes récoltées qu’une initiative visant à supprimer l’imposition d’après la dépense (forfaits fiscaux) est annoncée. Sans oublier les nombreuses votations sur des initiatives déjà déposées.

Certes, sur nombre de ces objets, partis et syndicats ne sont pas seuls. Pour certains d’entre eux, ils peuvent compter sur un fort soutien d’autres organisations. Il n’en demeure pas moins que, sur tous ces sujets, les forces de gauche ne pourront pas se contenter d’un soutien moral. La participation à un comité référendaire ou d’initiative exige toujours des promesses de signatures et de ressources financières conséquentes. Et dans tous les cas, récoltes et campagnes demandent des ressources militantes importantes. Or ces ressources sont loin d’être infinies et bien des militants, souvent actifs dans plusieurs organisations appelées à participer à de telles campagnes, pourraient commencer à fatiguer.

En faisant feu de tout bois avec les initiatives populaires, la gauche ne risque-t-elle pas de s’essouffler et de manquer de ressources pour les combats urgents? Certes, une initiative permet de positionner durablement un thème dans l’arène politique, même si elle est finalement refusée, ce qui est très souvent le cas. En outre, tous les sujets d’initiatives évoqués sont incontestés à gauche. Une initiative permet aussi de profiler et, parfois, de développer l’organisation à l’origine de la demande.

Mais il faut bien reconnaître que, de plus en plus souvent, le lancement d’une initiative ne répond qu’à des objectifs de marketing immédiats, sans réflexion sur ses effets et le positionnement à long terme. Un usage trop accru des droits populaires finit par en diminuer nettement l’impact, sans pour autant qu’on puisse en tirer de réels bénéfices politiques.

L’USS par exemple en a fait l’amère expérience à la fin des années 1990 lorsqu’elle lança un «bouquet» d’initiatives devant rendre la Suisse plus sociale. Ayant investi beaucoup de forces dans la récolte de signatures pour une demi-douzaine d’initiative, le mouvement syndical se retrouva à court de ressources pour mener toutes ces campagnes de votation. Toutes les initiatives du «bouquet» furent balayées dans les urnes, la plupart du temps en pure perte, leur sujet ayant ensuite totalement disparu de la circulation, comme par exemple la réduction du temps de travail et l’imposition des gains en capitaux.

Face aux échéances référendaires, les forces de la gauche devraient donc mener une réflexion sur l’usage des droits populaires et sérieusement reconsidérer certains projets d’initiatives. Cela signifie certes renoncer à une bonne occasion de se profiler, notamment pour le PSS en vue des élections fédérales de 2011. Cet inventaire critique permettrait de fixer des priorités afin de ne pas épuiser les ressources militantes et financières à mauvais escient, en les diluant par trop. Même s’il faut pour cela renoncer, en tous cas temporairement, à certains thèmes porteurs pour se concentrer sur les campagnes ayant une chance d’être gagnées, à tout le moins d’avoir une influence sur d’autres dossiers, et d’apporter une réelle contribution au développement de l’organisation à long terme.

Car la gauche, sortie affaiblie des dernières élections fédérales, le sera plus encore si elle perd de nombreuses votations populaires par envie d’être présente sur trop de fronts simultanément.

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