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La douche écossaise européenne

Après le vote irlandais, l’ambiguïté de la position suisse éclate dans un rapport du Conseil fédéral

icone auteur icone calendrier 4 octobre 2009 icone PDF DP 

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Le «oui» irlandais au Traité de Lisbonne réchauffe l’atmosphère européenne. Après des années d’incertitude, l’Union aura de nouvelles institutions capables de piloter l’avenir de ses 27 pays membres. Elle sera dotée d’un «ministre des affaires étrangères» et d’un président désigné par les chefs d’Etat et de gouvernement pour deux ans et demi. Le pouvoir de son Parlement sera nettement accru et renforcera la légitimité démocratique de l’institution. Les présidents tchèque et polonais doivent certes encore apposer leur signature pour valider le Traité. Mais on  voit mal comment deux hommes pourraient résister à la pression de leur propre parlement et de 25 pays partenaires.

La Suisse reste en marge de ce réchauffement climatique. Le rapport du Conseil fédéral sur la politique extérieure est une vraie douche écossaise. Le copieux chapitre que ce document consacre à l’Europe  a été  manifestement écrit de deux mains. De longs développements démontrent  la nécessité de devenir membre de l’Union. En parfaite opposition, la conclusion indique que  la Suisse  doit consolider sa collaboration bilatérale avec Bruxelles.

Dans son analyse de la situation internationale, le Conseil fédéral constate que nous avons changé d’époque. Les grands défis actuels, crise financière, problème de l’énergie et changement climatique  échappent à l’influence d’un pays isolé. La réponse ne peut être que multilatérale. Deux décennies après la disparition du monde bipolaire est-ouest, un nouveau rapport de force s’exerce entre les anciens grands et les nouvelles puissances régionales asiatiques et sud-américaines.

La Suisse est  géographiquement  au centre de l’espace européen. L’UE est la  première puissance économique du monde, le chef de file dans le domaine de l’aide au développement et de l’environnement et un facteur de paix et de stabilité. La Suisse  partage ses valeurs, la démocratie, le respect des droits humains, l’économie sociale de marché et le principe du développement durable. Elle collabore avec elle et observe généralement sa législation. Mais en tant que non-membre, elle se prive volontairement de pouvoir influer directement sur ses décisions.

Après ce chaud plaidoyer européen, on s’attendrait, logiquement  à la conclusion qu’il faut adhérer. Eh bien non. Le Conseil fédéral constate la justesse du choix de la voie bilatérale qui est largement partagé par la population. Après cette douche froide, le rapport  tiédit un peu son propos. La voie bilatérale renforcée ne doit pas mener à une adhésion de facto sans droit de vote. Suit alors la phrase qui vaut son pesant d’acrobatie verbale: «Si des raisons d’ordre politique et/ou économique devaient exiger une nouvelle avancée d’envergure dans le sens de l’intégration, un choix s’imposerait au niveau des instruments appropriés – dont l’option de l’adhésion.»

Pour parler plus simplement, le Conseil fédéral  renonce à se mouiller. Il estime, probablement avec raison, que le peuple suisse n’est pas prêt à une adhésion. Pour que les choses changent, il faudra attendre que nos paysans constatent qu’ils écouleront mieux leurs produits dans le grand marché que dans la petite Suisse, que les banquiers croient à un avenir sans s’accrocher à la protection du secret. Il faudra aussi que, après le «oui» irlandais, l’Europe  retrouve du tonus et redevienne attractive. Dans cette attente, il faudra accepter qu’un conseiller fédéral soit à la retraite pour oser s’avouer europhile.

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Discussion

  • Vous avez raison de fustiger l’attitude ambigüe du Conseil fédéral. Si le Conseil fédéral était composé de démocrates, il aurait du retirer depuis longtemps, officiellement, la demande d’adhésion de la Suisse à l’Empire européen qui étend sa domination illégitime sous nos yeux. Ce faisant le CF se soumettrait à la volonté clairement exprimée du peuple.

    Ce geste ferait retomber immédiatement la pression et cesser les chantages qui s’exercent sur la Suisse. En effet ces chantages ne sont si intenses et couronnés de succès, qu’en raison du fait qu’à Bruxelleson sait les dirigeants suisses désireux d’adhérer à l’UE.

    Si la Suisse manifestait qu’elle a, au contraire, la volonté de rester en dehors, pour mieux défendre ses intérêts, alors la Suisse serait traitée avec les égards dus aux pays non candidats comme le Maroc. Jamais l’UE ne se permtettrait de molester le Maroc comme la Suisse. C’est que le Maroc n’est pas demandeur… d’adhésion. L’UE fait donc des efforts pour lui complaire.

    A part ça, ça fait froid dans le dos de lire une argumentation fondée sur la surpuissance impériale à nos portes, laquelle nous imposerait une sorte de devoir moral de nous soumettre et de collaborer. Où serions nous si on avait suivi les Anpasser qui argumentaient exactement de la même façon en 1940-41?

    Le spectacle de l’infâmie, comme ce consentement extorqué aux Irlandais par la menace et la contrainte, n’est -il pas pour tous les démocrates un avertissement aussi grave que le fut en son temps l’Anschluss?

  • Il n’y a aucune lâcheté ou infamie dans l’article de A. Tille. L’infamie c’est de comparer l’Union Européenne au régime Nazi, comme le fait sans vergogne l’auteur du premier commentaire ci-dessus.

  • L’article d’Albert Tille est parfait. J’ai même souligné qu’il a raison de dénoncer l’ambigüité du rapport du Conseil fédéral. La position d’Albert Tille n’est pas la mienne, mais elle est cohérente et je la respecte.

    Ce que je considère comme une infâmie c’est la manière d’extorquer le consentement à un petit peuple sous la menace. Or ce petit peuple, le peuple irlandais, était porteur des espoirs de tous les autres peuples européens, qui en grande majorité auraient voté NON au traité Giscard réchauffé, s’ils avaient pu se prononcer. Or ils ont été muselés.

    Toute cette construction d’un super Etat européen est donc entachée d’un vice du consentement fondamental. C’est pourquoi elle est illégitime. (Légitimité = consentement.)

    Je ne fais pas de parallèle entre l’idéologie nazie et celle actuellement dominante dans l’UE, mais entre les méthodes employées pour étendre un pouvoir impérial par la menace et le chantage.

    Le webmaster de Domaine Public a fait preuve d’ouverture d’esprit et de tolérance en publiant cette réaction, en désaccord avec la ligne du journal. Je l’en remercie.

  • 4
    Pemesanio says:

    Il est incroyable que l’on continue à prôner l’entrée dans un gigantesque machin technocratique et corrupteur qui tuera (et a déjà commencé à tuer) la démocratie semi-directe (surtout le référendum qui est la seule digue contre le béni-oui-ouisme des Chambres fédérales – voir notamment le Cassis de Dijon « à la Leuthard ») dont nous jouissons en Suisse. Même si elle n’est à peu près qu’un droit de bavardage, cette digue a tout de même quelques effets positifs, ne serait-ce que de rappeler aux egos de nos parlementaires fédéraux qui les a élus. Par « corrupteur », j’entends évoquer notamment la présence de « Monsieur » Barroso à la tête de la Commission européenne et ses efforts pour empoisonner les Européens par les OGM.

  • 5
    J.-C. Eggimann says:

    Albert Tille démontre qu’il connaît l’Europe et son fonctionnement. En revanche, le lecteur affirmant « Par « corrupteur », j’entends évoquer notamment la présence de « Monsieur » Barroso à la tête de la Commission européenne et ses efforts pour empoisonner les Européens par les OGM », ignore encore que ce sont les chefs d’Etats qui déterminent la politique de l’EU et non « Monsieur Barroso »… Cette ignorance est malheureusement l’apanage de beaucoup d’opposants à la construction (difficile et longue, certes) de l’Europe et à l’intégration de la Suisse à ce projet historique!

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