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Les familles à l’amende

L’école subit de plein fouet les mutations de la société et n’a rien à espérer de solutions simplistes

Depuis quelques mois revient sur le devant de la scène la question des responsabilités des familles face à l’école – et surtout des sanctions que les parents encourent s’ils ne remplissent pas leurs obligations. A chaque fois, le débat public est vif (voir en Valais, et plus récemment à Bâle-Ville). Ces deux cantons ne sont d’ailleurs pas pionniers en la matière, puisque d’autres cantons ont déjà depuis plusieurs années dans leur législation de telles dispositions (dont Soleure, St-Gall, Argovie, Zurich et Vaud).

Deux éléments en particulier suscitent les réactions: le choix de sanctions financières (entre 1’000 et 5’000 francs, selon les cantons), et la définition des «tâches» parentales, qui devient de plus en plus précise. Pour Bâle-Ville, c’est aux parents de faire en sorte que leurs enfants arrivent à l’école non seulement à l’heure mais encore nourris et reposés. Ailleurs, on songe à réglementer les tenues des filles et des garçons. Interventions salutaires ou nouvel exemple des discours simpliste du «y’a qu’à», qui fleurissent en matière d’éducation?

Inefficace et contre-productif

En fait, on le sait, ces mesures sont inefficaces, et même largement contre-productives. Inefficaces, car totalement inadaptées à leur objet: on peut amener un conducteur à ralentir à l’approche d’un radar routier, mais on ne peut forcer qui que ce soit à apprendre, ni même à se reposer. De même, les évolutions sociales de ces dernières années ont fragilisé de nombreuses familles, quel que soit leur niveau socio-professionnel (familles monoparentales, migrations, développement des cultures jeunes concurrentes des familles, chômage vécu comme une réalité familiale ou comme une perspective à l’issue de la formation, etc.).

Ces amendes seront aussi contre-productives, car elles auront pour seul effet de créer incompréhension, voire hostilité, entre la famille et l’école, alors même que la qualité des apprentissages des élèves repose pour une part importante sur l’entente et la collaboration entre elles.

Contrat école-famille

Dès le départ, de fait, l’école obligatoire s’est mise en place en développant une relation contractuelle avec les familles, l’Etat assurant une éducation gratuite et les parents acceptant d’y envoyer leurs enfants. Le respect de ce contrat n’a pas été facile à obtenir, certains parents rechignant, dans un monde encore largement rural, à renoncer à la force de travail que représentaient leurs enfants (et surtout leurs filles). Là aussi, ils étaient menacés d’amendes… (voir l’ouvrage passionnant de Anne-Françoise Praz, De l’enfant utile à l’enfant précieux. Filles et garçons dans les cantons de Vaud et Fribourg (1860-1930), paru en 2005 aux éditions Antipodes).

Il y a probablement eu un âge d’or des relations famille – école, entre la fin du 19e siècle et les années 1970-80, où les ambitions des parents pour leurs enfants et les missions d’éducation remplies par l’école ont coïncidé, dans un monde économique en forte expansion. Le contexte a aujourd’hui bien changé, mais l’exigence fondamentale demeure: pour que les enfants fassent l’effort que représente toute acquisition de savoir et de compétence, il faut leur donner envie d’apprendre, les encourager. D’où l’importance de la qualité des relations et de la confiance dans l’enseignement, qu’il s’agisse du travail en classe ou de l’entente entre école et familles. Or ces conditions ne se décrètent pas, elles se construisent sur la durée. Et les mesures de soutien aux parents qui sont mises en place depuis quelques années sur le plan institutionnel vont dans ce sens-là.

Mutation sociale

Il ne s’agit donc pas de nier le problème, puisque l’école subit de plein fouet les mutations de la société. Les enseignants sont en première ligne pour en mesurer les effets négatifs dans leur travail avec les élèves, et ils dépensent beaucoup de temps et d’énergie dans ces tâches d’éducation. En fait, ces mises à jour des «devoirs» des parents face à l’école sont révélatrices du désarroi de l’institution par rapport à l’évolution des publics d’élèves, et à ses effets sur les apprentissages.

Dans un ouvrage récent, Conditions de l’éducation (Stock, 2008), les auteurs, dont le philosophe Marcel Gauchet, le disent clairement: «Ce sont les conditions de possibilité mêmes de l’entreprise éducative qui se voient aujourd’hui remises en question par l’évolution de nos sociétés» (voir Le Monde, 24.10.2008). On n’avancera pas dans la résolution des problèmes d’attitudes des élèves et des familles face à l’école si on ne prend pas la mesure des changements profonds de société, dont ils ne sont qu’une illustration.

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Discussion

  • Il est est en effet bien plus efficace, et surtout, bien plus complexe « en fait, ON le sait » de ne rien faire et de RÉFLÉCHIR comment mettre en placeune commission de CONCERTATION et éventuellement une cellule psychologique avec à la clé un CONTRAT entre les parties sans oublier, bien sûr, de prendre soigneusement la MESURE des changements de la société qui ON le sait (la société) ne donne pas aux enfants l’envie d’apprendre contrairement à la période1880-1980 où ON le sait on avait su faire coïncider (sans contraintes, dans le dialogue permanent, sans paternalisme et dans la joie d’apprendre des enfants) « les ambitions des parents pour leurs enfants et les missions d’éducation remplies par l’école » ON le sait! Tout est dans tout et réciproquement!!! Chuut … ON RÉFLÉCHIT … ON agira … quand les changements de la SOCIÉTÉ nous le permettront. Enfin, pour autant que l’ON nous laisse réfléchir!

  • Bravo Françoise.

    Il y a longtemps que Domaine Public se préoccupe de la place et du dialogue sur la relation parents-écoles, cette contribution est très intéressante, je ne partage les réserves latentes de Aigle45 dans son commentaire.

    Je crois que ce débat sur les sanctions financières est très vif en Suisse allemande, peut-être y a-t-il outre-Sarine une autre sensibilité (une autre citoyenneté), mais je suis tout à fait d’accord sur le fait que la culture ici en Suisse romande n’est pas prête à les accepter.

    Un autre exemple de cette différence de culture est l’insistance du PS alémanique sur la socialisation de l’enfant dans un cadre institutionnel et pas familial (pasl’entrée à l’école) à partir de deux ans. Je renvoie à ce sujet aux nombreuses conférences de Jacqueline Fehr, vice-Présidente du PS et co-présidente de Pro Juventute. Jacqueline parle même d’un véritable « KulturKampf » en faveur de la crèche.

    A bientôt.

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